Texte de l'interview
Comment définir les maladies inflammatoires chroniques intestinales
?
Professeur Cortot : Les MICI - pour maladies inflammatoires chroniques
de l'intestin - sont des maladies caractérisées par une inflammation
chronique. Ce n'est pas l'apanage du tube digestif car l'inflammation chronique
peut se localiser dans les bronches - c'est l'asthme - se localiser aux articulations
- ce sont les arthrites chroniques. Dans les MICI, ce sont les intestins qui
sont concernés : intestin grêle, gros intestin, côlon, rectum.
Ce groupe correspond à deux grandes maladies. La première est
la maladie de Crohn, découverte en 1932, qui peut toucher l'ensemble
du tube digestif pratiquement de la bouche jusqu'à l'anus et préférentiellement
sur la partie finale de l'intestin grêle et sur le début du côlon,
c'est à dire sa partie située à droite de l'abdomen. La
seconde est la rectocolite hémorragique (NDLR : RCH en abrégé)
qui elle, est localisée uniquement au rectum et au côlon. Ce sont
des maladies chroniques, récurrentes qui évoluent par poussées
et qui ont tendance à durer toute la vie. C'est donc exactement comme
les autres maladies inflammatoires dont je viens de parler.
S'agit-il toujours de maladies graves ?
Professeur Cortot : Ce sont des maladies qui ont mauvaise réputation.
Effectivement, lorsqu'on annonce ce diagnostic, c'est souvent vécu comme
quelque chose de sévère, de grave. Or il faut corriger cette mauvaise
réputation car on sait bien maintenant, pour avoir un recul d'une quarantaine
d'années sur ces maladies, que dans plus de 85 % des cas, je dirais même
90 % des cas, elles sont tout à fait compatibles avec une vie quasi normale
ainsi qu'une bonne qualité de vie, même si de temps en temps les
patients sont ennuyés. Seuls une toute petite minorité de patients
sont invalidés par cette maladie.
Quels sont les symptômes qui peuvent alerter le patient ?
Professeur Cortot : Ce sont d'abord des maladies de sujets jeunes qui
surviennent, surtout pour la maladie de Crohn, entre 15 et 25 ans ; cela peut
même survenir pendant l'enfance puisqu'environ 15 % des cas surviennent
avant l'âge de 15 ans. Donc cela commence assez tôt dans la vie,
et se manifeste par des troubles digestifs : mal au ventre, de la diarrhée
c'est à dire des selles plus fréquentes, plus liquides, assez
souvent également du sang dans les selles qui inquiète et qui
amène à consulter. Mais souvent, le diagnostic est assez tardif
parce que ces troubles, chez un sujet qui a priori est en bonne santé
à 20 ans ou 25 ans n'inquiètent pas trop. On commence souvent
à s'inquiéter lorsqu'il y a un amaigrissement qui est très
fréquent surtout dans la maladie de Crohn, voire aussi des manifestations
extra digestives : des aphtes, des arthrites, des inflammations de l'il,
des boutons (un bouton particulier qui s'appelle l'érythème noueux.
A partir de ce moment-là, le diagnostic en général est
porté.
Après la consultation, comment va-t-on confirmer le diagnostic de
cette maladie ?
Professeur Cortot : Le diagnostic porte sur le tableau clinique complété
par quelques examens complémentaires, non pas tant les prises de sang
qui montrent une inflammation qui n'est pas du tout spécifique, mais
surtout des examens endoscopiques. Le diagnostic repose essentiellement sur
la coloscopie, examen pratiqué sous anesthésie générale,
qui montre les lésions principalement inflammatoires. La muqueuse est
très rouge, fragile ; dans le cas d'une rectocolite hémorragique,
elle saigne très facilement, est très fragile ; dans le cas de
la maladie de Crohn, elle est ulcérée avec des plages correspondant
à une atteinte de cette muqueuse apparaissant souvent boursouflée,
avec des cicatrices qui arrivent à créer des pseudo polypes qui
sont un peu des bourrelets de cicatrisation. Parmi les autres examens complémentaires,
on a parfois recours au transit du grêle - radio de l'intestin grêle
- qui montre les lésions sur cet intestin et plus rarement mais assez
fréquemment tout de même, on est amené à faire un
scanner pour rechercher des complications de ces maladies qui sont souvent des
abcès ou des fistules.
Connaît-on les causes de la maladie et le tabac joue-t-il un rôle
?
Professeur Cortot : Alors, on sait peu de chose des causes de la maladie.
On en connaît un peu plus pour la maladie de Crohn que pour la rectocolite
hémorragique. Pour la maladie de Crohn, plusieurs choses : Premièrement,
elle est plus fréquente chez la femme, en particulier la femme jeune
mais on ne sait pas exactement pourquoi. Deuxièmement, on sait que le
tabac facilite l'apparition de la maladie et aggrave l'évolution de celle-ci
; les poussées sont plus fréquentes, elles sont plus sévères,
le recours à l'intervention chirurgicale qui est assez fréquent
dans ces maladie, est plus fréquent lorsqu'on fume. Le tabac joue donc
un rôle mais on ne sait pas comment. On sait aussi qu'il y a une susceptibilité
génétique. On vient récemment de mettre en évidence
une première mutation génétique au cours de la maladie
de Crohn sur le chromosome 16. Il y a donc un terrain génétique
particulier et ne fait pas qui veut une maladie de Crohn. Pour la rectocolite
hémorragique, c'est curieusement l'inverse c'est à dire que le
tabac aurait plutôt un effet protecteur et on sait aussi que l'appendicectomie
- les personnes qui ont été opérées de l'appendicite
- ont moins de risques de présenter une rectocolite hémorragique
que celles qui n'ont pas été opérées. Là
encore, on ne sait pas pourquoi. Voilà donc ce qu'on sait de ces maladies
et vous voyez que c'est relativement maigre. Mais la chose importante qu'il
faut bien retenir, c'est le tabac dans la maladie de Crohn et on fait de grands
efforts actuellement pour essayer de faire arrêter nos malades qui fument
au cours de cette maladie.
De quels traitements disposez-vous dans ces maladies ?
Professeur Cortot : Ce sont des traitements anti-inflammatoires en commençant
par les moins toxiques que sont les dérivés de salicylés,
dérivés un peu lointains de l'aspirine. La mesalazine est en pratique
courante celui qu'on commence à donner lorsqu'il y a une première
poussée. Ces produits sont très efficaces aussi en terme d'entretien,
pour éviter les rechutes. Ensuite on passe à des anti-inflammatoires
plus puissants mais aussi plus toxiques comme la cortisone classique ou maintenant
une nouvelle cortisone moins toxique. Lorsque ces traitements se révèlent
inefficaces on a recours parfois à des thérapeutiques plus récentes
comme pour la maladie de Crohn, un nouveau traitement qui s'appelle le Rémicade,
anticorps antimonoclonal, qui est vraiment un médicament très
ciblé et très coûteux mais qui peut mettre en rémission
des poussées qui résistent au traitement par cortisone, par exemple.
Comme traitement de fond, comme traitement d'entretien, pour éviter que
le malade ne rechute il y a les salicylés et les immuno-suppresseurs
qui déprime l'immunité car cette dernière est hyperactivée
dans ces maladies. C'est essentiellement l'Imurel (azathioprine) et le Méthotrexate.
C'est la base actuellement des thérapeutiques. Il faut aussi savoir que
la chirurgie a un rôle important à jouer dans ces maladie : dans
la maladie de Crohn, plus d'un malade sur deux sera opéré après
huit à dix ans d'évolution, d'une part parce qu'il y a souvent
des rétrécissements dans l'intestin qui apparaissent, quelquefois
des abcès aussi en particulier des abcès qui peuvent être
localisés autour de la région de l'anus dans 20 % des cas environ.
Dans la rectocolite hémorragique et lorsque les patients résistent
au traitement, la chirurgie consiste à enlever le côlon, le rectum.
L'avantage de cette intervention relativement lourde est que le patient est
définitivement guéri de sa maladie. La rectocolite hémorragique
ne récidive pas après qu'on ait enlevé le côlon et
le rectum. Par contre, dans la maladie de Crohn, la chirurgie ne fait que traiter
les complications mais n'empêche pas la maladie de revenir après
que le patient ait été opéré d'où l'importance
de suivre des traitements de fond bien respectés et bien tolérés
comme l'Imurelâ et le Méthotrexate.
La recherche est très active dans ce secteur. Ces maladies vont-elles
disparaître ?
Professeur Cortot : Il y a une effervescence actuellement très
importante qui est liée à l'apparition de ces nouveaux traitements
dont je viens de vous parler tel que le Rémicade, l'anti-corps anti-TNF
anti-monoclonal. Il y a actuellement une bien meilleure connaissance des mécanismes
d'inflammation en général et dans l'intestin en particulier et
on a pu comme cela déterminer des cibles thérapeutiques. Il y
a présentement dans le monde au moins une vingtaine de nouvelles molécules
qui sont en cours d'essai ; certaines avec une inefficacité évidente,
d'autres qui semblent très intéressantes. Donc je pense que dans
les dix ans qui viennent, on va voir apparaître des révolutions
thérapeutiques dans ce domaine. Guérison c'est peut-être
un grand mot car je crois que tant qu'on ne connaîtra pas mieux la cause
- car on ne sait pas pourquoi il y a cette hyperactivité inflammatoire
- on ne pourra pas guérir la maladie. Mais je pense qu'il y aura de gros
progrès dans la prise en charge des patients en particuliers pour ceux
qui sont les plus gênés, qui rechutent très souvent, chez
lesquels on est obligé de réintervenir assez souvent également.
Les formes basses sont aussi très gênantes et je crois qu'on peut
être assez optimiste dans les dix ans qui viennent dans ce domaine là.
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